07.07.2009

Une histoire deux photos

J'avais déjà évoqué ici cet exercice, lancé par Télérama, autour de deux photos de Robert Franck tirées du livre « Les Américains » et suite à sa belle exposition en mars dernier au Musée du Jeu de Paume à Paris. La règle du jeu : inventer une histoire en partant de la première photo et en arrivant à la seconde.
Le point de départ : paris1949.jpg








Le point d'arrivée : beaufort.jpg

Après quelques longs mois de suspens, maintenant que le palmarès est tombé et que je n'y suis pas, affaiblie je récupère ma petite histoire en vous la soumettant. Je rassemble péniblement mes forces et dans un dernier élan, une ultime révérence tête basse et nuque dégagée ; me voilà prête à lire avec dévotion et acceptation, sans mot dire, vos sentences. Je sens déjà, avec frayeur, le couperet final de vos critiques acerbes frôler ma plume tremblante...
(Bien entendu que je déconne). Dont acte.
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J'essaie d'être honnête mais parfois c'est tellement triste que je mens. Je m'en fous. Ma vie est aussi brumeuse que ce quai. Les affiches abîmées se décollent sous le vent. Soulevant dans un dernier souffle imprudent toutes mes douleurs et mettant à vif les emmerdes soigneusement enterrés depuis si longtemps. Le gris de l'air me prend le mien, me prend la main. J'agonise de cette existence fade, morne, noire et blanche comme un dimanche. Mon vieil imper en a vu d'autres. Je ne peux me retourner sur mon passé, il n'existe plus. Sauf peut-être ce samedi où elle posa sa bouche juste là. Paris, 1949. Les murs du caveau de la Huchette, où je venais parfois me perdre, suintaient le désir de vivre et le jazz prenait sa place, royale. Claude Bolling y faisait le début des beaux soirs. Le swing résonnait sur les briques biscornues. Les fourreaux lamés et indécents des choristes pulpeuses brillaient dans mes yeux. Puis elle entra. Un instant magique et coloré comme une parenthèse vive dans ma vie trop lente. La chevelure flamboyante de cette fille me faisait penser aux pin-up langoureuses qui trônaient sur des revues pas très catholiques planquées chez moi. Les jambes ciselées, croisées sur ses bas-couture, elle souriait de tout son corps irrésistible et imparfait en battant la mesure de son escarpin gracieux sans un mot, sans manière et sans se soucier des autres...

Elle avait l'élégance espiègle et l'enthousiasme gourmand. Je sentis comme une vague promesse lorsque ses yeux arrivèrent jusqu'au bar puis enfin, jusqu'à moi. Nous avons beaucoup parlé, trop sans doute. Françoise aimait le jazz et les Américains. Elle devait bientôt retrouver des amis sur ce continent lointain pour quelques mois, peut-être plus. Ca tombait mal. J'imaginais bien qu'avec des yeux pareils, les Américains allaient lui faire un gringue d'enfer. En fin de soirée, après quelques rares silences et quelques drinks, elle posa enfin ses lèvres framboise... sur le creux de mon poignet. Sa bouche déborda sur le revers de mon imper, elle s'excusa faussement dans un clin d'œil et fila danser dans un éclat de rire. L'alcool que j'avais ingurgité accentuait encore la vision floue et obsédante de ses doigts jouant de son foulard gris à son cou, que j'avais deviné parfumé d'effronterie. J'étais surtout ivre d'elle. Le lendemain matin, dans la brume matinale au parfum froid de gitanes sans filtre, agrippé au bar je repris mes esprits et mon imper tombé plus bas que terre, lui aussi. Un mal de chien à me relever. Dans la poche de mon imper, je trouvais une photo cornée d'une femme noire assise sur une chaise en vaste campagne, un corsage blanc, un sourire aux lèvres et la main sur la hanche, fière. Un modèle. La classe américaine. Au dos de la photo, un mot d'elle « Je suis certaine qu'un jour les Américaines vous feront du gringue... Françoise » Rien de plus. J'étais bouleversé. La choriste rangea ses partitions, s'approcha de moi puis posa doucement sa longue main vernie sur mon épaule et me dit avec un pur accent amerloque de ne pas m'en faire et que l'alcool n'était pas de bons conseils au matin. Tristement grisé, je repris mon errance dans ce quartier gris. Gris comme le paysage qui m'entoure depuis sa disparition brutale. Volatilisé le bel oiseau joli, sans un mot, sans manière et sans se soucier des...

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Commentaires

Bien joli texte pour de bien jolies photos d'une bien belle expo..

Ecrit par : PikePeak | 11.07.2009

J'aime étonnamment la chute et aussi ce qui précède.

Ecrit par : Mifa | 11.07.2009

@PikePeak
On ne peut pas gagner à tous les coups...

@Mifa
Merci beaucoup.

Ecrit par : Mademoiselle C. | 11.07.2009

Sûr !
Il faut être Américain pour savoir faire du gringue aux belettes de Paname.

Ecrit par : PikePeak | 11.07.2009

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