11.08.2009

Saint-Lazare

Il n'y a jamais de hasard gare Saint-Lazare...
Cloué dans son lit en fer forgé, Gaspard soupire devant sa fenêtre. Le temps grisâtre laisse présager un sale été. Un fond de musique classique virevolte dans la pièce immense. La fièvre s'est emparée de lui, traîtresse, en plein mois de juillet. Les réjouissances âpres et médicamenteuses vont enfin s'achever. Julie avait été très présente, quelquefois un peu trop. Elle ne venait jamais dans la journée. En revanche, elle apparaissait presque toutes les nuits à 1h20 du matin. Très précise, elle venait partager avec lui son sommeil et bien plus en corps. Elle n'aimait que le noir, l'obscurité. Julie et sa fougue ; il faudra qu'il s'en occupe un jour. Gaspard gratte son oeil qui pique épuisé d'antibiotiques et de l'autre examine le second barreau du lit, en partant de la gauche : il rouille. Il faudra qu'il s'en occupe un jour. Juste un seul barreau est rouillé. Il sourit intérieurement en se souvenant de la cause de cette érosion localisée. En fait, l'histoire singulière est un peu grivoise ; lors d'une nuit particulièrement bien... Qui peut avoir le mauvais goût de s'éterniser sur sa sonnette à cette heure-ci ? Julie ? Non, ce n'est pas son genre et en plus il fait encore jour. A moins que... Non. Il s'approche intrigué de la porte d'entrée rouge usée, lorgne puis ouvre. Une petite enveloppe verte trône sur le paillasson. Avec précaution, il entame l'ouverture.
Verdi aussi.
Gaspard, rendez-vous gare Saint-Lazare 23h, voie 16 côté départ
Tout d'abord amusé, il songe que son deuxième prénom Ernest aurait pu le mener gare de l'Est. Il file se recoucher et s'interroge. Gaspard sait pertinemment que sa curiosité ne va pas résister longtemps : il ira. Pourtant, il se sent encore un peu faible mais son goût du jeu prend le dessus et le dessus de lit glisse à terre. Il se hisse hors du plumard, l'oeil hagard Saint-Lazare bien entendu. Il faut voir le bon côté des choses se dit-il pragmatique, demeurant rue Boursault près des Batignolles même sans bagnole, c'est à deux pas de la gare. Sur son poignet massif, sa vieille Casio F-91W digitale affiche 22h24. Cela ne lui laisse pas beaucoup de temps pour gamberger, parfait. Il adore arpenter la rue de Rome sinueuse et si frileuse. En marchant, Gaspard laisse derrière lui quelques effluves d'Habit Rouge. Il s'est parfumé vite fait, on ne sait jamais si l'énigme est bien faite... A présent, l'imposante gare se dresse fièrement devant lui et l'attire de ses bras tentaculaires. Gare Saint-Lazare. Voie 16. Un regard furtif sur sa Casio, vérification 22h57. Soudain, un homme immense et maigre à l'allure improbable longe le couloir deserté et se dirige vers lui d'un pas rapide et décidé. Il s'arrête net à quelques centimètres de Gaspard et lui tend nerveusement un papier vert. D'une voix métallique, il lui dit "Trop de monde ce soir dans les couloirs de la gare Saint-Lazare, Gaspard...". Puis, il disparaît dans un rire aux éclats de noisettes caramélisées enrobé de mystère vanillé. La faim le tenaille et son ventre grogne. Les rimes le font moins marrer du coup. Il décide d'attendre encore un peu voir si autre chose se passe. Rien. Agacé, finalement il rentre chez lui. Une fois devant sa porte, une drôle d'impression enveloppe tout son être convalescent d'une angoisse naissante. Il pousse lentement la porte, tout est noir. L'obscurité fausse le volume de la pièce, il est perdu et tâtonne un long moment avant d'atteindre son lit. Soudain, il distingue une silhouette qui s'avance et la vision rassurante de Julie éclaire peu à peu la pièce. Il se réveille dans un sursaut. Drôle de rêve, pense t-il encore étourdi de son imaginaire absurde.
Julie, le regard bienveillant, s'approche près du lit en fer forgé, se pose sur le rebord et frôle du bout des doigts le seul barreau rouillé...
Elle s'excuse et lui glisse dans un murmure "il est 1h33, navrée je suis en retard mais tu sais..." Brusquement, elle s'arrête, détourne le regard puis reprend d'une voix métallique...
"...Trop de monde ce soir dans les couloirs de la gare Saint-Lazare, Gaspard..."
Soudain, dans un souffle puissant Gaspard se retrouve plaqué au mur de la chambre. Sa montre se brise sur le crépis dans un bruit sec, il y jette un rapide coup d'oeil : l'heure indique 22h57. L'incompréhension se mêle à la peur, ses mains tremblent. Julie demeure immobile et impassible, la main sur le barreau. Gaspard est comme anesthésié, son corps est figé il ne peut presque plus bouger. Il hésite puis lentement, très lentement, encore plus lentement remonte son regard apeuré vers elle.
Un cri strident déchire la nuit de toute part, puis le hurlement s'achève dans un long râle et laisse la place chaude à un silence morbide.
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Il n'y a jamais de hasard gare Saint-Lazare.

04.05.2009

Correspondances

Madeleine,

Je vous écris de Rome. Mon voyage dans les Pyrénées, en passant par l'Argentine puis les Pyramides, me semble trop long, trop loin. Je ne comprends pas votre silence. Votre Télégraphe est en panne ? Pourquoi diantre jouez-vous à La Muette dans cette Belleville ? Votre âme Glacière fait de vous une vraie Fille du calvaire.
Mais sachez que tout cela est le Cadet de mes soucis.
La Bonne Nouvelle c'est que je vous rêve ; ondulante sur les Grands Boulevards.
Je rêve de vous prendre dans le Dupleix de votre Maison Blanche devant votre Porte Dorée et aussi dans mon Château Rouge, avec autant de fougue que jadis la Bastille, c'est dire... Sur le Sentier le long du Chemin Vert, seul mon Sacré Cœur palpite dans ma belle Bagnolet.
Saint-Jacques, Saint-Michel, Saint-Lazare et Saint-Paul, de tous ceux-là ce sont les vôtres que je préfère, ah votre peau Blanche... La Laumière de vos yeux verts, votre Bel-Air et vos belles Gambetta me laissent pantois. Passy bête, dans ma mémoire, je longe de mon regard votre Corvisart, lorsque votre jolie taille Porte Maillot ou pas. Bille en tête et Billancourt, je ne pense plus qu'à vous, Montgallet de l'océan.
Votre bouche, ma pelle et Monceau, que de souvenirs délicieux...
Délicieux comme les Tuileries que nous dégustions ensemble, rappelez-vous des sucreries de Rennes ; l'Opéra, les Sablons...
Alors voilà, au nom de la Nation et de la République :
j'Abesses à La Fourche de vos jolis doigts de pieds, du Jasmin par Couronnes.
Sans vous je déraille, ma Picpus.
Je me fous de la Convention.
Remettez-moi encore l'âme à l'Anvers dans votre Temple de Liberté.
Je vous transporte des baisers de Gaîté et vous Porte des Lilas...

Votre Marcel Sembat.

29.11.2008

Quatre septembre

Elle arpentait les rues depuis deux heures, peut-être même un peu plus. Les yeux en l’air, les pieds sur terre, tempes trempées et sourire en coin. C’était pratique de pleurer sous la pluie, on y voyait que du feu. Paris était une source inépuisable de merveilles, un trésor. Perdue rue des trois bornes et dans ses pensées, elle revient en arrière... Souvenirs, rires, doutes, cinq gouttes de pluie sur son bonnet neuf et son manteau noir en laine et cashmere. L’excellence dans les matières mais pas toutes, au vu de ses bulletins scolaires, sauf en rédaction, récitation, je deux maux, musique, gym, animation de la salle de classe et copiage des devoirs de maths, en vain. Sécher les cours et organiser des boums, des trente-trois tours, cette ceinture jaune fluo et Imaginécheune, un vieux tann’s et un sac US mais plus tard. Elle se marre. Le premier patin devant la patinoire, avec à la main ses deux patins. Aujourd’hui, elle met des gants... Froid, l’hiver. Elle tourne rue des filles du calvaire et repose en l’air son imaginaire... Angleterre au pair, la magie opère, éphémère... Et puis la musique. Délicieux passage obligé, ponctuation oblique, famille musicienne oblige, perpétuelle drogue dure, forte et ultime dépendance, voix sans issue sauf parfois, douce errance, rêve errance, danse, révérence. Un joli banc vert l’attire et l’atterre. Le temps file. Elle se pose, pause.
............................................................................................ Elle se souvient d’images, de villes et de visages, la Baule, Etretat, Ste Maxime, Rennes, Monte-Carlo, Strasbourg, Worthing, Troyes, Port-Louis, Mahé, Amsterdam, Souffelweyersheim, Boulogne-sur-mer, Toulouse, Londres, Trouville et des gaufres, Porto, St-Jean-de-Luz, Six-Fours-les-plages, Le Faou, Jaén, Quend-plage, Paris est sublime ce matin. Elle sourit au passant élancé ; un élégant géant avec son petit chien blanc. Elle voit son reflet et se regarde un instant entre quatre yeux. Toutes ces années de gens croisés, les rares sont restés. Des collègues, des copains, des copines, des amis d’hier, de maintenant et ceux qui arrivent doucement, pas à pas croisent le regard de ceux qui ne restent pas... Des qui sont partis trot tôt, là-haut. Elle lève les yeux vers le ciel et lance des milliers de baisers-fusées qui vont bien arriver un de ces quatre. Des ivresses deux promesses, quelques caresses, quelques faiblesses, la presse en vitesse et la paresse. Non pas la messe ; elle progresse en sagesse. Des belles personnes et des sales cons, des mots, des lettres et des chiffres, des portes qui claquent, des peaux qui manquent, des murmures, des huit clos, des mon amour mon amour, toujours, dors bien, sourire, soupir, encore, deux noms sur la boîte aux lettres, adieu. Au revoir mademoiselle, bonjour madame. Tiens, cigarette ? oui enfin non, quoique. Monsieur, reste...
Un café ?
Non, un métro.
Quatre septembre.
Elle s’engouffre dans les escaliers sans se retourner. 
Quelques 
gouttes retardataires roulent et trinquent enfin.
Cool, c’est la vie qui s’écoule entre ses deux mains.
Quarante ans, demain.
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12.11.2007

Montparnasse Bienvenüe

Il avait une petite mallette en cuir moche.
Cet homme était gris de haut en bas.

Il avait l'air pressé.
Depuis mon strapontin côté porte, je le voyais dévaler l'escalier afin de ne surtout pas rater CE métro.
Ca avait l'air important.
Indispensable.
Vital.

Sa course faisait remonter son pantalon tergalesque à vomir et dévoilait d'affreuses chaussettes bordeaux.
Il avait dû en boire également au déjeuner.
En effet, une immense auréole façon médaillon trônait sur sa chemise bleue connard gonflée par sa grasse bedaine.

Et je te vois, tâche.

Attention : fermeture des portes.
L'angoisse se lisait dans ses yeux affolés.
Son regard bovin fixait la poignée en métal.
Ouf, de justesse, avant que la porte ne se referme.

Voilà, pose toi maintenant.
Sur le strapontin en face oui.
En bousculant la femme indienne à côté.
Pas vu, ben non.
Malgré des lunettes d'un autre siècle.
Pas vu.
Pas d'excuses non plus.
Non plus.
Un regard ?
Non plus.
Jamais.
Personne.

Et je te regarde, lâche.

Etriqué - en un mot - pauvre homme.
Comme ton costume étroit.
Comme ton esprit.
Comme ta vie.

Il avait une mallette en cuir moche.
Cet homme était gris de bas en haut.

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17.09.2007

ALESIA

Des cheveux en vrac, ses yeux tendres.
Pantalon vieux violet vif velours, converse rouges.
Ses doigts fins maladroits tapotaient sur son portable.
Que pouvait-elle lui dire...
Un sac plastique plein entre ses chevilles pâles et fines.
Une pomme verte tentait l'évasion parfaite.

Elle levait le bras pour atteindre le réseau et capter.
Lui ne captait rien.


------------------------------------------- MESSAGE ENVOYE

Portable jeté au fond du sac cuir marron foncé, usé.
Dans un soupir, sa lassitude expire, voilà.
Dans son regard, la voie sombre et sale défile.
Son esprit efface lentement les images de l'histoire.

Sourires dévoilés-main hésitante-sa nuque émouvante-sa dégaine touchante-son lit petit-ses jours bonjour-les soirs du noir-des mois d'émois, des mois...

Et puis : QUESTIONS
Et puis : EXPLICATIONS
Et puis : REFLEXIONS
Et puis : TRAHISONS
Et puis : DECISION

La pomme verte n'avait pas pu s'évader.
En revanche, elle venait de le faire.

- ALESIA -

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